Actualités

A la Réunion le cyclone Garance a donné un coup de collier à la prévention des inondations (Triptyque)

Article de journal


illustration A la Réunion le cyclone Garance a donné un coup de collier à la prévention des inondations (Triptyque)

Ce premier article de notre série consacrée à la Réunion aborde les défis de la prévention des inondations sur l’île, en particulier suite au cyclone Garance. Deux articles complémentaires approfondissent les défis liés aux cours d’eau et  aux submersions marines. Ils s’intéressent en particulier aux ouvrages de protection contre les inondations et les submersions.

Photo : coulée de boue post-cyclonique à l'embouchure de la ravine des Poux (crédit : Dumazile / BRGM)

 

En 2024 et 2025 l’île de la Réunion a été touchée par deux cyclones consécutifs, Belal puis Garance. « Ce sont deux épisodes majeurs qui ont mis en lumière des choses qui étaient connues, mais qui avaient peut-être été un peu oubliées. En particulier le fait d’avoir des « ravines » qui charrient énormément de matériaux solides lors des pluies intenses», explique Julien Renzoni, chef du service prévention des risques naturels et routiers (SPRINR), service de la DEAL de la Réunion (1). Cette particularité est liée à la géographie toute en reliefs de l'île, avec un point haut à 3070 mètres et des pentes qui descendent très rapidement vers le littoral, entrainant des problématiques d'hydraulique torrentielle et des transports de matériaux parfois en quantités astronomiques (roches, sédiments et embâcles). Au-delà des mesures d’urgence « post-cyclone » décidées en 2025, certaines collectivités locales font évoluer leur organisation de Prévention des Inondations (PI). La survenue des deux cyclones justifie aussi, selon la DEAL, de relancer la dynamique des Programmes d'actions de prévention des inondations (PAPI). Ces programmes, dont plusieurs existent sur l’île mais sont restés au stade de programmes d’études « préalables » ou bien ne sont pas achevés,  permettent de planifier et de mettre en action, de manière intégratrice, tous les axes d’une politique locale de prévention des inondations, depuis les études techniques jusqu’aux travaux, systèmes d’alerte, information préventive et relocalisations d’habitations.

 


Carte des Programmes d'Actions de Prévention des Inondations (PAPI) à la Réunion

 

(Ré)organisations Gemapi
A la Réunion comme ailleurs en France, le cadre réglementaire GEMAPI (Gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations) a conduit à confier la gestion des ouvrages de protection (digues et ouvrages associés) aux intercommunalités, qui ont dû s’organiser en conséquence. Aujourd’hui, elles gèrent toutes leur compétence GEMAPI en interne, sans syndicat mixte. « Il n’y avait pas, sur l’île, de syndicats gestionnaires de bassin versant, [mais quelques syndicats de rivière] et donc pour la plupart des intercommunalités, la GEMAPI est une compétence nouvelle », signale Julien Renzoni.

Les organisations s’affinent et plusieurs intercommunalités annoncent des recrutements au sein des services de GEMAPI. Avec quelques tensions pour trouver sur l’île des personnes expérimentées en PI. « Cela reste compliqué à la Réunion d’embaucher des profils expérimentés sur les thématiques liées à l’eau », estimait Thomas Rogelja-Payet, responsable par intérim du service Gemapi du Territoire de l’Ouest, en octobre 2025. Le service Gemapi a été réorganisé en 2025 en service « Gemapi et Aménagements hydrauliques », afin de mieux traiter les incidences combinées du ruissellement et des crues. « Le but, c’est notamment de mieux intégrer la compétence eaux pluviales urbaines pour les opérations à l’interface des deux compétences », explique Thomas Rogelja-Payet.

A la communauté intercommunale du nord de La Réunion (CINOR) le mouvement est inverse. Il existait depuis 2021 une Direction commune GEMAPI et eaux pluviales, mais en 2025, il a été décidé de disjoindre les deux compétences. « L’eau pluviale prenait beaucoup le pas sur la Gemapi », remarque la responsable du service GEMAPI Cécile Martino.

Pluviométrie

Soumise à un régime tropical humide, l’île de la Réunion détient plusieurs records de pluviométrie observés au niveau mondial : 1144 mm sur une période de 12 heures et plus de 6000 mm sur 15 jours, d’après le PGRI 2022 2027. Ces records s’expliquent par la double occurrence de pluies cycloniques et d’épisodes de pluies intenses. « Les cyclones génèrent des épisodes de pluie intense. Mais des épisodes de fortes pluies peuvent survenir également sans cyclones. Elles ont certaines similitudes avec les épisodes méditerranéens : des intensités exceptionnelles, sur un temps court, difficilement prévisibles et très localisées », explique Julien Renzoni. Environ 200.000 personnes vivent dans des zones potentiellement inondables (3), principalement sur les 6 territoires à Risque d’Inondation (TRI) de l’île dont environ 11.000 sont soumises au risque de submersion lors d’un aléa de type centennal. Les enjeux sont majoritairement situés en aval des cours d’eau, autour des « cônes de déjection » des ravines et des embouchures des fleuves côtiers. C’est là aussi qu’est située la grande majorité des 80 km de digues et d’ouvrages de PI qui ont vocation à être régularisés dans des systèmes d’endiguement, d’après la DEAL.

 

 « Les enjeux en matière d’inondation sont essentiellement l’habitat (15000 habitations de plain-pied et 210.000 habitants concernés - dont 5000 par la submersion marine et 100.000 par les mouvements de terrain - soit un quart de la population réunionnaise), en particulier l’habitat informel, qualifié « d’indigne » dans le dossier, les infrastructures routières (1 710 km de routes), portuaires et aéroportuaires, les réseaux.» (Avis de l’Agence Environnementale sur le PGRI 2022 2027)

 


Rivière des remparts à Saint-Joseph (Crédit : CASUD)

 

Ouvrages de protection
La majorité de ces ouvrages sont situés en bord de cours d’eau, sur les rives aval des rivières ou des ravines. « Beaucoup d’ouvrages de protection sont des canaux en U bétonnés, qui sont à l’aval voire à l’embouchure des cours d’eau», poursuit Julien Renzoni. Par contre, il existe peu de digues remblais en terre et aucun système d’endiguement situé sur le littoral. Certains ouvrages sont assez spécifiques au contexte réunionnais, que ce soient les « épis marteau » et les « fosses à matériau ».

« Les structures et dimensionnements des ouvrages d'endiguement de La Réunion sont particuliers : ils sont adaptés à des crues soudaines et violentes de type torrentiel, qui se caractérisent par des débits très importants, des vitesses élevées et le plus souvent un important charriage de matériaux. La rupture de digues peut être instantanée, dans le cas d’ouvrages maçonnés, ou progressive, dans le cas d’ouvrages en remblai. » (Autorité environnementale, 2025)

 

Ces ouvrages ont globalement bien résisté aux crues et aux transports torrentiels, malgré les quantités inhabituelles de sédiments charriés par les crues liées au cyclone Garance (2). Pour autant, les visites de terrain post cyclone ont identifié des vulnérabilités et signalent des niveaux de protection qui seraient plus faibles qu’escompté, autrement dit moins qu’une protection centennale, toujours d’après la DEAL. Si l’évacuation des  sédiments a pu être traitée grâce au fonds de secours débloqué par l’Etat après Garance (200 millions d’euros au total sur 3 ans 2025 - 2027), certaines rénovations d’ouvrages demanderont plus de temps, et devront être interfacées avec les programmes PAPI à venir.
 

             
Ravine des Lataniers pendant le cyclone Garance (crédit : Territoire de l'Ouest)

 

Gestion de crue et systèmes d’alerte
«Pendant le cyclone Garance, on a vite été aveugle sur les situations de crue » explique la responsable du service Gemapi à la CINOR, Cécile Martino. Ce manque de vision s’explique d’abord par l’interdiction qu’ont les agents territoriaux de se rendre sur le terrain pour surveiller les ouvrages lors des crues. En alerte cyclonique, le confinement obligatoire est vite de rigueur. Une autre raison est le manque d’appareils de surveillance à distance capables de résister à la violence des cyclones ou à l’interruption des réseaux de communication habituels. Pour y remédier, les EPCI, dont la CINOR, travaillent sur une meilleure instrumentation des cours d’eau, qui compléterait les stations hydrométriques déjà installées pour le service Vigicrues géré par l’Etat. Les équipes du Territoire de l’Ouest ont ainsi mis en place en 2025 des capteurs de niveaux d’eau et de la vidéosurveillance sur plus de 10 secteurs sensibles. Le bloc communal a aussi établi un partenariat avec la société spécialisée Predict, qui permet aux communes de disposer d’une plateforme numérique d’aide à la décision lors des événements pluvieux. Autre exemple, à la CASUD : Anaïs Boutin, la technicienne du service GEMAPI, explique travailler sur l’instrumentation de sept ravines non couvertes par Vigicrues. « L’idée serait de combiner des pluviomètres installés en amont, avec des capteurs de mesure hydrométriques installés en aval au niveau des ouvrages de protection. Les pluviomètres aideront à décider des évacuations, et les capteurs radar aideront à suivre les niveaux d’eau atteints sur les ouvrages, ainsi qu’à nourrir les retours d’expérience ». Sept études pour instrumenter sept ravines ont été lancées en 2025 par l’intercommunauté du Sud.

Plans communaux de sauvegarde
Une autre piste de progrès relève de la coordination des acteurs locaux. « Le cyclone Garance a montré le besoin d’une meilleure coordination entre les gestionnaires des systèmes d'endiguement (intercommunalités) et les instances communales », signale Julien Renzoni. Cette coordination passe notamment par l’élaboration des Plans Communaux de Sauvegarde (PCS) et des PCS intercommunaux (PICS). Les PCS, qui sont du ressort des maires, doivent intégrer les consignes et les procédures à déclencher en fonction des niveaux de protection (hauteurs d’eau…) des systèmes d'endiguement. Or le déclenchement de ces actions dépend en partie de la remontée des informations, par les EPCI, relatives à la situation des ouvrages des protection, pendant l’évènement. Territoire de l’Ouest a finalisé son PICS en 2025, avec l’appui du CEREMA. Le bloc communal a aussi formalisé l’organisation d’un Poste de Commandement de Crise Intercommunal (PCCI), activé en particulier pendant les alertes rouges cycloniques. Quant à la CASUD, elle a lancé fin 2025 l’élaboration de son PICS. Pour accompagner ce mouvement, la préfecture de l’île a élaboré dans le cadre du plan ORSEC,
 un dispositif spécifique ORSEC Inondation, qui a été validé le 30 octobre 2025.

Vers une coopération intercommunale
Que ce soit pour perfectionner les systèmes d’alerte ou pour mieux affronter des problématiques communes, plusieurs praticien.nes de la PI aimeraient développer des réunions d’échanges entre intercommunalités, consacrés à la prévention des inondations : retours d’expérience, partage de bonnes pratiques ou de difficultés communes. Recruté à Territoire de l’Ouest en 2021 après avoir travaillé en bureau d’études, Thomas Rogelja-Payet évoque un « club Gemapi » qui avait été initié sur l’île lors du transfert de compétence en 2018 et qui n’avait pas réellement décollé, faute de temps. Arrivée plus récemment, Anaïs Boutin, a pu juger de l’utilité de ce type d’initiatives lors de son précédent poste dans les Pyrénées. Ces partages viendraient en complément des réunions de réseau d’acteurs et des formations organisées par la DEAL.

 

---

 

Notes :

  1. La Direction de l'environnement, de l'aménagement et du logement (DEAL) de La Réunion est un service déconcentré du ministère de l’Écologie de l'État français. Elle est le principal service de l’Etat en charge de la gestion des risques naturels sur l’île.
     
  2. En février 2025, Le cyclone Garance (553 mm de pluie localement en 24 heures) a entraîné 5 décès et 50000 sinistrés, d’après le retour d’expérience de la cellule Cellule de veille hydrologique (CVH) rattachée à la DEAL.
     
  3. L’INSEE, dans une étude conduite avec la DEAL en 2023, indique aussi que 98.000 personnes sont exposées à un risque d’inondation, en prenant en compte les zones réglementées par  les Plans PPRN de la Réunion. https://www.insee.fr/fr/statistiques/7700254

 

 

 

Contributeur

thibault lescuyer

Retour à la liste

Commenter

S'inscrire ou se connecter pour laisser un commentaire.

0 commentaires

Haut de page