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Risques de submersion marine : environ 11.000 personnes concernées à la Réunion (Triptyque)
Article de journal
Exposée aux houles australe et cyclonique, l’île est localement vulnérable aux submersions marines, même sur les secteurs protégés par ses récifs coralliens. L’évolution des épisodes extrêmes suite au changement climatique pourrait aggraver les risques.
Cet article poursuit notre panorama des problématiques de prévention des inondations sur l’île de la Réunion, en se focalisant sur les risques de submersion. Un autre article est consacré aux risques d'inondation.
Crédit photo : littoral à Saint-Leu après le cyclone Berguitta (2018)
Atteignant 6 mètres de hauteur en moyenne et jusqu’à 10 mètres selon Météo France, la houle occasionnée par le cyclone Garance en février 2025 était conséquente, mais pas au point d’entrainer des effets désastreux sur le littoral. « Le phénomène a eu une durée assez courte et les conditions n’ont pas donné lieu à des fortes submersions marines ou érosions sur le littoral», observe Rémi Belon, océanographe et chef de projet Littoral à la direction régionale du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) de La Réunion. Le cyclone de catégorie 3 a « atterri » en février 2025 sur la commune de Sainte-Suzanne, dans le nord-est, sans dégâts majeurs créés par les vagues (1). La ville de Sainte-Suzanne est surtout vulnérable aux débordements des rivières Saint-Jean et Sainte Suzanne, d’après le plan de gestion des risques d’inondation (PGRI) de l’île de la Réunion 2022 2027. Et sur ce Territoire à risque d’inondation (TRI), couvert par un Plan de prévention des risques littoraux, les systèmes d’endiguement sont situés sur les cours d’eau.
Aucun système d’endiguement
C’est parfois une source d’étonnement pour qui ne connaît pas bien l’île : il n’existe à ce jour aucun système d’endiguement classé sur le littoral réunionnais. Autrement dit, les ouvrages de protection contre les inondations gérés par les intercommunalités au titre de leur compétence GEMAPI sont situés sur les rives des cours d’eau et des ravines. Mais l’absence d’endiguements côtiers n’a rien d’anormal et s’explique, en premier lieu, par la géographie montagneuse de l’île et par l’urbanisation. Long de 250 km, le littoral est constitué de 43% de côtes rocheuses, dont une bonne partie sont des falaises (2). En outre, «les endiguements côtiers protègent en général contre les phénomènes de débordement [le niveau de la mer déborde] or à La Réunion la submersion marine se fait surtout par franchissement de paquets de mer. Construire des protections de type endiguement n’est pas une parade adaptée car cela favoriserait l’érosion », souligne Rémi Belon.

Littoral sur la côte Ouest, Boucan Canot (c-commons, Flick Miwok)
Enrochements côtiers hors Gemapi
S’il y a sur le littoral des enrochements artificiels massifs de protection contre la mer, ils protègent avant tout des grosses infrastructures stratégiques : l’aéroport, la route du littoral et des infrastructures portuaires. La gestion de la plupart de ces ouvrages n’est pas du ressort des intercommunalités « gémapiennes » : les protections liées à l’aéroport Roland Garros, par exemple, sont gérées par la société aéroportuaire. Celle-ci a conduit récemment un important programme de protection par enrochements (18 millions d’euros), dont le but était, sur un secteur jouxtant l’aéroport, « de stabiliser le trait de côte actuel et de limiter les risques de submersion marine en cas d’épisodes de houle importante », d’après la société aéroportuaire. Quant aux enrochements qui protègent la nouvelle route du Littoral, leur gestion est sous la responsabilité de la Région Réunion.
11.000 personnes exposées aux houles
Pas de système d’endiguement côtier géré par les intercommunalités, mais des maisons exposées sur la côte, puisqu’il y aurait presque 11.000 personnes concernées par l’aléa submersion marine en cas d’événement extrème de type centennal, d’après l’atlas des Aléas côtiers élaboré en 2023 par l’observatoire du littoral de la Réunion (3). Cette estimation repose sur une caractérisation des aléas réalisée par le BRGM « dans le cadre des Plans de prévention des risques (PPR), qu’ils soient approuvés ou portés à connaissance, en intégrant les effets du changement climatique » indiquent les services de l’Etat (DEAL). Elle actualise une précédente estimation, qui était de 5000 personnes exposées (4). Sur les 11.000 personnes, environ 6100 sont exposées « moyennement » et 4850 «fortement » à un aléa centennal, d’après l’atlas.

Document : Atlas des biens et des personnes exposées aux aléas de submersion marine - Source : Observatoire du littoral de la Réunion, à partir de données DEAL 2023
Zonages des secteurs exposés
Les personnes sont exposées à deux principales houles. « Il y a deux grands phénomènes de houle à la Réunion, la houle cyclonique, dépendante de la trajectoire des systèmes et la houle australe, orientée Sud -Sud-Ouest. Les houles australes sont les plus fréquentes mais elles ne concernent que les façades ouest et sud de l’île. Elles sont très énergétiques et peuvent donc causer de nombreux dégâts que ce soit en termes d’érosion côtière ou de submersion marine », poursuit Rémi Belon.
« Historiquement, l’Ile de la Réunion a été soumise uniquement aux problématiques de submersion par franchissement de paquets de mer ou de rupture de cordon naturel. Une soixantaine de sites est connue pour être sensible au franchissement par paquets de mer et/ou à l’érosion sur tout le pourtour de l’île telle que la baie de Saint-Paul ou le centre-ville de Sainte-Suzanne ». (source : PPRL de Saint-André, 2024)
Les trois communes avec le plus de personnes exposées « fortement » à une submersion de type centennale sont celles de Saint-Benoît (1127), Saint-André (764 personnes) et Sainte-Suzanne (531), d’après les estimations du BRGM figurant dans l’Atlas. Les zones à risque sont en général bien identifiées, en particulier dans les plans de prévention des risques littoraux.
« Dans le cas de la commune de Saint-André, les secteurs de Bois Rouge, du Parc du Colosse et le secteur de Champ-Borne sont exposés aux risques d’inondations par submersions marines (< 5 m NGR). Ces secteurs ont effectivement été submergés par paquets de mer lors d’évènements historiques et de nombreux dégats et victimes ont également été rencensés. » (source : PPRL de Saint-André, 2024)
Face à ces risques, la doctrine de l’Etat nourrie des expertises scientifiques rend peu probable la construction de nouveaux ouvrages de protection « en dur » (génie civil) sur ces littoraux : ce type de protection, qui fixe le trait de côte, peut aggraver l’érosion, comme le rappelait Rémi Belon. Et la stratégie nationale de gestion intégrée du trait de côte, dont la version la plus récente couvrira les années 2025 2030, prévoit que tout nouvel ouvrage de protection en génie civil sera à réserver à des « zones à fort enjeu », autrement dit à des infrastructures stratégiques.

La côte de Saint Leu après le cyclone Fakir (crédit : BRGM, 2018)
Recompositions spatiales
Le cadre d’action national invite les collectivités locales à réfléchir à des stratégies de « recomposition spatiale », pouvant être accompagnée de programmes proactifs de relocalisations d’habitations. Sur l’île, ce type de planification ne semble pas à l’ordre du jour sur le littoral, contrairement à d’autres territoires côtiers dans l’hexagone . Parallèlement, les communes peuvent établir un droit de rachat prioritaire (préemption) en cas de revente d’une habitation. C’est ce qu’a établi la commune de Saint-Pierre, pour certains biens sités en zone rouge de son plan de prévention des risques littoraux (PPRL).
Face à un risque de submersion avéré, il reste donc la solution d’urgence des mises à l’abri, pour les habitants les plus exposés. C’est ce qui s’est passé pendant le cyclone Garance de février 2025, quand plusieurs maires ont pris des arrêtés d’évacuation. Lors de cet épisode cyclonique, 675 personnes ont été hébergées en urgence pour risque de submersion ou d’inondation par crue, d’après la presse réunionnaise.
Mais Garance, en tant que cyclone « seulement » de catégorie 3, n’a apparemment pas entraîné d’évacuation pour motif de risque de submersion. A Saint-Benoît, l’une des communes les plus exposées aux risques de submersion, ce sont des secteurs exposés à risque de crue (la rivière des Marsouins) qui ont été évacuées (5). Les choses auraient sans doute été différentes si Garance avait été un cyclone de catégorie 4 ou 5.
Barrière de corail, une protection menacée
Formant une ceinture discontinue longue de 25 km sur la côte ouest du littoral (moins de 10% du littoral total), en particulier au niveau de Territoire de l’Ouest et de la CIVIS, les récifs coralliens constituent un système « naturel » de protection contre la mer. « Des études ont montré qu’au niveau du littoral de l’Ermitage, le récif corallien atténue jusqu’à 90% de l’énergie des vagues, en particulier grâce à ses rugosités », explique Rémi Belon. Ces récifs sont sous la protection réglementaire de la réserve nationale marine de la Réunion (RNMR). Suivis de près par les universitaires de l’Observatoire des sciences de l’univers de l’université Saint Denis de la Réunion, à cause des risques de blanchissement, ils sont aussi menacés par les inondations. Les scientifiques ont en effet établi que les apports d’eau douce boueuse, souvent polluées, issues des ravines et des fleuves côtiers lors des crues importantes, agressent les coraux. Ils peuvent même entraîner une mortalité des coraux déjà blanchis par le réchauffement climatique.
Vulnérable aux coulées de boue
Sur la bande de récif devant Saint-Leu en particulier, « le corail a énormement souffert du cyclone Garance, intervenu après un épisode de blanchissement important », alerte Vérane Vidoni, chargée d'opérations risques littoraux et observatoire du littoral au service SPRINR de la DEAL. Des chercheurs du RNMR ont récemment identifié 100% de mortalité sur 40 hectares de « platiers coralliens » à St Leu et au Sud de la Saline les Bains. Or les platiers sont la partie haute des récifs coralliens, celle qui contribue le plus à réduire l’énergie des vagues.
La protection des coraux n’est donc pas qu’une question de biodiversité, elle est aussi un enjeu de prévention contre le risque de submersion, marqué par des interactions avec les pollutions diffuses agricole et urbaine (ruissellement) qui transitent par les embouchures des cours d’eau. Le Territoire de l’Ouest y fait face avec sa stratégie de « Gestion des milieux aquatiques ». Validée en 2024, elle inclut un volet de rétention des eaux « dans une logique de préservation du continuum terre mer terre », visant à limiter les apports d’eaux douces dans le lagon. Des actions de restauration des milieux les plus dégradés en amont ont aussi été lancées, afin d’améliorer la rétention des eaux de pluies voir la phyto-épuration. Ces actions complètent la convention entre le bloc communal, l’Etat, le département et la commune de St-Leu signée en 2023 pour lutter contre l’érosion agricole et les coulées de boues au niveau du bassin versant de la ravine du Cap, qui interragit avec le récit frangeant de Saint-Leu.
Incertitudes climatiques
Le changement climatique, dont on voit déjà les conséquences au niveau des coraux, crée bien sûr de nouvelles incertitudes en matière de risques d’inondation et de submersion. « Les cyclones ne seront pas plus nombreux, mais ils risquent d’être plus forts », souligne Rémi Belon. Pour autant il est aujourd’hui très difficile aux modélisateurs de traduire cette évolution des risques cycloniques dans les scénarios d’exposition aux risques. De même, l’évolution des régimes de houles australes est complexe. «On ne sait pas grand-chose sur l’évolution de ces houles, à cause du changement climatique, il y a beaucoup d’incertitudes ! », ajoute-t-il. Dans une optique d’anticipation des risques à long terme, la complexité des phénomènes invite à une certaine humilité en matière de planification. Le chef de projet au BRGM invite aussi à prendre en compte le phénomène de subsidence, c’est-à-dire l’affaissement du sol lié aux constructions humaines. Sur ce dernier point, les données manquent.
A La Réunion comme ailleurs, la planification se fait sous un régime d’incertitude croissante. Les impacts sur le littoral à moyen terme sont loin d’être maîtrisés et invitent à la prudence, à renforcer la culture du risque.
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- Le cyclone Garance a entrainé 5 décès et 50.000 sinistrés sur l’île. Les principaux dégâts ont été liés au vent et aux inondations dans les ravines. La commune de Sainte-Suzanne a vécu 2 évènements liés aux risques côtiers classés en catastrophe naturelle pendant l’épisode Garance.
- Le reste de la côte est soit alluvionnaire (32%), corallien (7%) ou artificialisé intégralement (18%), d’après un guide du BRGM
- La submersion marine correspond à une inondation temporaire des zones côtières par la mer, généralement provoquée par des conditions météorologiques ou océaniques défavorables, telles que les tempêtes ou les cyclones. Elle peut entraîner une accélération des courants susceptible d’emporter des personnes, la rupture des ouvrages de protection côtière et la dégradation des infrastructures sous l’effet du choc des vagues. Elle peut également provoquer la projection de matériaux (sables, galets, etc.) et contribuer au recul du trait de côte.
- Fiche risques naturels, DEAL de la Réunion, 2021
- Pour autant, sur les 43 reconnaissances de catastrophe naturelle occasionnées par le cyclone Garance sur l’île, 19 l’ont été à cause de submersions, officiellement inondation par choc mécanique des vagues ».
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