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Île de la Réunion : Sur les rivières et les ravines, le risque le plus délicat est le transport des matériaux solides (Triptyque)
Article de journal
Les phénomènes de transport sédimentaire lors des crues soudaines nécessitent d’entretenir les ravines, ce qui entraine un désaccord entre les intercommunalités et l’Etat. Ces phénomènes ont aussi justifié l’installation d’ouvrage de protection appelés « épis marteaux », dès les années 1980. Plus récemment en juillet 2025, des premières relocalisations d’habitations situées en bord de ravine ont eu lieu à Saint-Denis.
Photo : Ravine des Lataniers pendant le cyclone Garance (crédit : Territoire de l'Ouest)
Cet article poursuit notre panorama des problématiques de prévention des inondations sur l’île de la Réunion, en se focalisant sur les risques liés aux cours d’eau et ravines et avec un intérêt particulier porté aux ouvrages de protection. Un autre article est consacré aux risques de submersion.
Retirer les matériaux accumulés dans certaines ravines et rivières pour rétablir le libre écoulement et limiter les risques d’inondation et/ou de glissement de terrain dans les zones à enjeux. Blocs de pierre, galets, arbres arrachés et autres embâcles, en 2025 il fallait en enlever le maximum avant le début, le 15 novembre de la saison cyclonique 2025-2026. Le défi était surtout vibrant pour les intercommunalités du Nord et de l’Ouest de l’île de la Réunion, les plus touchées par le cyclone Garance de février 2025. Les pluies liées au cyclone ont entraîné d’importants « transports solides » charriés par les eaux en furie, principalement au nord de l’île. Or ces accumulations torrentielles augmentent au fil des ans les risques d’inondation si une nouvelle crue se produit.
Sur la ravine de Patate à Durand en particulier, gérée par la communauté intercommunale du nord de La Réunion (CINOR), des travaux de prélèvement importants se sont déroulés à partir de juillet 2025, sans qu’ils puissent être terminés avant le début de la saison des cyclones. « On vise 60.000 m3 avant la prochaine saison cyclonique», expliquait fin octobre Frédéric Nagama, chargé d’opérations à la Communauté d'agglomération Intercommunale du Nord de la Réunion (CINOR). Ici l’objectif total de matériaux à enlever a été fixé, sur 18 mois, à 235.000 m3. La majeure partie est prélevée sur une vaste aire d’atterrissage de 4 hectares appelée fosse à matériaux. Elle est située à l’aval de la ravine mais en amont du système d’endiguement, sur une zone à sec la plupart du temps.

Ravine de Patate à Durand, à Saint-Denis de la Réunion (crédit : Réunion La 1ère)
Fosse à matériaux
« Pendant le cyclone Garance, la fosse à matériaux a joué son rôle », précise Cécile Martino, responsable du service GEMAPI au sein de l’intercommunalité du Nord. Pour autant, l’accumulation des sédiments charriés a rendu la situation dangereuse, en particulier pour les quartiers riverains de Saint-Denis (Butor et Deux Canons). La CINOR a mis en place une solution originale : attribuer un marché de concession de travaux ponctuel pour qu’un industriel des travaux publics enlève les matériaux de la fosse à matériaux, en prélevant les 235.000 m3 de blocs de pierre. « Les gros blocs sont concassés pour être revendus, c’est de la valorisation de matériaux», ajoute Frédéric Nagama. Ceci permet d’entretenir la fosse à matériaux à faible coût, d'après la CINOR. La fosse existe depuis 1984, en réaction au cyclone Hyacinthe de 1981. A l’époque, les blocs de pierre avaient atterri sur la route nationale voisine.
Plusieurs ravines concernées
Emblématique de la gestion des matériaux à la CINOR, la fosse à matériaux de la ravine de Patate à Durand n’est pas le seul secteur impacté par ces phénomènes d’accumulation de matériaux. Beaucoup de ravines, des cours d’eau qui sont à sec la majorité de l’année, sont concernées. Sur la ravine de Butor passant dans la ville de Saint-Denis, 10.000 m3 ont aussi dû être enlevés, surtout au niveau de l’embouchure, suite au cyclone Garance. Les matériaux rocheux ont servi à combler des érosions de berges au niveau des épis marteau de la Rivière des Pluies. Plus à l’ouest, l’intercommunalité Territoire de l’Ouest a aussi eu son lot de sédiments et de blocs de pierre. «Sur la ravine des Lataniers plus de 6000 m3 de matériaux ont atterri rien que sur 700 mètres linéaire », explique Thomas Rogelja-Payet, chef de projet stratégie GEMAPI au Territoire de l'Ouest.

Epis Marteaux sur la rivière des Galets (crédit : Territoire de l'Ouest)
Epis marteaux
Le transport des matériaux solides n’est pas seulement une affaire de nettoyage et d’enlèvement « post crue » des matériaux charriés dans les ravines, c’est aussi un phénomène déterminant pour les stratégies de prévention et le choix des ouvrages de protection. Sur l’île de la Réunion, la puissance des crues a suscité l’installation d’ouvrages appelés épis marteaux, sur la rivière des Pluies et la rivière des Galets. Ces ouvrages en génie civil, aussi désignés « mur/épis » dans les arrêtés de régularisation administrative, permettent de dévier les cours d’eau en crue pour éviter qu’ils sortent de leur lit. « Ils servent à éviter que le bras vif vienne, en période de crue, éroder la berge », explique Thomas Rogelja-Payet. Il a rejoint l’équipe Gemapi du Territoire de l’Ouest en 2021. En cas d’érosion, le cours d’eau pourrait sortir de son lit et créer des dommages potentiellement catastrophiques, à cause du mélange liquide-solide qu’il charrie.
Sortes de « points durs réguliers » s’avançant dans le lit des rivières, ces ouvrages ont été construits suite à une étude datant de 1966 (1), certains d’entre eux au début des années 1980. Leur tête est « constituée d’un mur poids en maçonnerie (Rivière des Pluies) ou en béton reposant sur une semelle » et d’un corps en remblai, « protégé aux endroits les plus sollicités par des gabions (Rivière des Pluies) ou une carapace en enrochements liés (Rivière des Galets) », d’après l’un des rares documents descriptifs de ces ouvrages, datant de 2009 (2). Sur la rivière des Galets, qui est le plus important fleuve côtier de l’île, neuf « murs/épis et leur digue d’appui » sont en place. Régularisés au sein du système d’endiguement, (de classe B) en 2022, ils contribuent ainsi à la protection de quelques 22.000 personnes. Mais ils sont fragilisés par la dynamique sédimentaire de la rivière, caractérisée par un déficit de matériaux.

Dimension d'un épi marteau (crédit Territoire de l'Ouest)
Confortement de la rivière des Galets
Aménagée par 9 km de digues et 9 épis marteaux, la rivière des Galets présente un des régimes torrentiels les plus puissants de l’île, avec des débits de l’ordre de 2750 m3/s pour la crue centennale. Les volumes de transport de matériaux solides précis sont très difficiles à estimer et font l’objet d’une étude.
La rivière a fait l’objet d’investissements très importants depuis la prise de compétence Gemapi par le Territoire de l’Ouest en 2018 : 20 millions d’euros ont été dépensés, dont plus de 60% financés par le fonds européen FEDER (3). Mais d’autres investissements sont actuellement à l’étude, en raison de l’abaissement du lit de la rivière.
« Nous avons une grosse problématique d’incision du lit de la rivière des Galets, d’une dizaine de mètres sur certains secteurs, qui entraîne un besoin de confortement important », explique Thomas Rogelja-Payet. Sur la période 2024-2025, le bilan sédimentaire (déblais/remblais) fait état d’une perte de 500 000 m3 de matériaux dans la Rivière des Galets (au droit des ouvrages). La perte cumulée depuis 2016 est estimée à 3 millions de m3. Ce déficit de matériaux résulte d’une part des extractions de matériaux pour des usages en travaux publics et construction, jusqu’en 1991 et d’un déficit des apports sédimentaires provenant du cirque de Mafate en amont, d’après l’intercommunalité.
Cette problématique entraine un risque d’affaissement des ouvrages (digues et épis marteau) par affouillement. En 2022 l’intercommunalité a mis en place sur plusieurs secteurs, une première solution, qui consistait à insérer des blocs de béton attachés au niveau des semelles des digues. Ce système freine l’eau et lui permet de méandrer, expliquait à l’époque le directeur de l’Eau à Territoire de l’Ouest, Jean-Louis Lebon. « C’est une solution assez innovante, mais une solution fusible : elle très dépendante du chemin du bras vif », ajoute Thomas Rogelja-Payet. Face aux risques persistants d’affaissement et de bascule d’ouvrages, des études complémentaires ont été lancées, notamment pour approfondir la connaissance des dynamiques hydro-sédimentaires. Des matériaux solides charriés dans d’autres cours d’eau ont aussi été apportés localement, à partir de juillet 2025, pour un confortement d’urgence. D’autres pistes plus structurelles, de type micro-pieu, sont envisagées.

Ravine des Lataniers (crédit :Territoire de l'Ouest)
Trouver un accord politique
Si elle a un fort volet technique, la gestion des matériaux obstruant les ravines induit aussi un fort volet politique et financier, cristallisé autour du partage des compétences et des financements entre l’Etat et les intercommunalités, pour les secteurs situés en amont des systèmes d’endiguement. L’Etat étant propriétaire du domaine public fluvial (DPF) et du lit de certaines ravines classées en « domaine privé de l’Etat » (DPE) sur un linéaire de 3 500 km, les intercommunalités estiment que l’entretien sur cette partie du linéaire, en dehors des systèmes d’endiguement serait de sa responsabilité. Mais pour l’Etat, l’amont serait une « zone d’influence » des systèmes d’endiguement (SE) à entretenir par les EPCI, « pour garantir la fonctionnalité des systèmes, au titre de leur compétence GEMAPI » (entretien avec la DEAL). Un désaccord existe parallèlement sur le linéaire total, en kilomètres, du réseau hydrométrique : l’Etat annonce un linéaire total de 30.000 km sur l’île alors que pour les intercommunalités, le linéaire concerné serait de l’ordre de 4500 km, d’après la base de données Carthage, adaptée à La Réunion par l'IGN et l'Office de l'Eau. [ajouté : Les 30.000 km indiqués par l'Etat incluent le réseau capillaire plus fin, dont les thalweg à partir de la base de données TOPO].
Ces désaccords ont été avivés en 2025 par les montants financiers élevés suscités par Garance. Ils ont conduit en juin 2025 les élus de la CINOR et de Territoire de l’Ouest à publier des motions appelant l’Etat à «assumer pleinement sa responsabilité en matière d’entretien des ravines » (extrait de la motion de Territoire de l’Ouest). Sollicitée sur cette situation, la DEAL reconnait la différence de point de vue, tout en soulignant que l’Etat et les EPCI ont finalement réussi à s’accorder sur les interventions à réaliser avant la saison cyclonique 2025 2026.
Convention CINOR Etat
Sur le territoire de la CINOR, le 18 septembre 2025, une convention sur l’entretien des ravines a ainsi été signée entre la CINOR et les services de l’Etat, identifiant le partage des interventions à conduire. L’Etat est intervenu sur la ravine du Butor tandis que la CINOR intervenait sur ses affluents. Ces interventions ont été rendues possibles grâce aux financements exceptionnels mobilisés par le « Pacte d’Avenir post-Garance 2025 2027» (200 millions d’euros). De même, Territoire de l’Ouest a pu bénéficier d’une subvention issue du Pacte d’Avenir, de 3 millions d’euros pour un besoin évalué à 4 millions. Pour autant, la question structurelle et juridique de « qui est responsable de quoi » restait ouverte, début 2026, avec une clarification prochaine annoncée par l’État.

Zone protégée du système d'endiguement Rivière des Remparts à Saint-Joseph (crédit : CASUD)
Vulnérabilités et relocalisations
Au-delà des questions financières liées à la gestion des transports sédimentaires, les crues soudaines dans les ravines réunionnaises posent une autre question sensible politiquement, qui est celle des éventuelles relocalisations pour les habitats situés dans des zones trop vulnérables en bord de ravines.
Ces dernières années, l’Etat associé aux collectivités communales « a organisé beaucoup de délocalisations d’habitations, mais c’était plutôt pour des risques de mouvements de terrain » explique Julien Renzoni. Mais après Garance, des premières délocalisations ont été conduites pour des habitats dits « informels » qui étaient directement menacés par les inondations. En juillet 2025 sur la commune de Saint-Denis, trois maisons situées au bord de la rivière Saint-Denis ont été démolies et leurs habitants, relogés ou en cours de relogement. D’autres démarches de délocalisations liées aux risques d’inondation devraient se concrétiser en 2026-2027, selon la DEAL. Dans certains secteurs sans endiguement, le risque lié aux crues soudaines était devenu trop grand, aux yeux de l’administration et de la commune. Ces relocalisations pour risque d’inondation, douloureuses pour les habitants, sont une première sur l’île.
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Source sur les épis marteaux :
- Plan des épis et des murs, étude sur modèle réduit, Ponts et Chaussées - Département de La Réunion, avril 1966
- Protection contre les crues de la Rivière des Pluies – Phase 3 : Proposition de solutions de gestion et/ou d'aménagements – septembre 2009
- Une des particularités de la Prévention des Inondations (PI) à la Réunion est d’être financée par les dotations européennes aux régions ultra-périphériques, plus que par le fonds Barnier.
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