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Vallée de l’Arve : des digues résistantes au séisme

Article de journal


illustration Vallée de l’Arve : des digues résistantes au séisme

En Haute Savoie sur la commune de Magland, le syndicat mixte SM3A renforce les ouvrages de protection contre les crues de l’Arve. De manière inédite, il doit garantir que les digues seront résistantes aux séismes. Les travaux, chiffrés à 9,8 millions d’euros, nécessitent des précautions particulières.

 

Au bord de l’Arve à Magland, une commune de 3000 habitants, les engins de chantier s’activent depuis janvier 2026. Sur la rive droite du cours d’eau, un rideau de palplanches longues de 9 à 15 mètres remplace déjà l’ancien enrochement bétonné, qui a été déconstruit au brise-roche hydraulique. Seuls 1,20 m de palplanches dépassent et sont visibles. Le reste est sous terre, destiné à protéger Magland contre une crue centennale. La commune a été plusieurs fois inondée ces dernières années, en particulier en novembre 2023 et des débordements ont lieu dès la crue d’occurrence 20 ans. Ces palplanches ne figuraient pas dans le projet de confortement initial. « Nous avions prévu un mur sur les secteurs les plus limités en espace latéral, comme les fonds de jardin», explique Laurie de la Fuente, chargée de projet Prévention des Inondations au syndicat mixte d’aménagement de l’Arve et de ses affluents (SM3A). Mais lors de l’instruction du dossier d’autorisation et de travaux, les services de l’Etat ont demandé au SM3A de prendre en compte le risque sismique dans la conception. Une première pour le syndicat. «Si nous avions gardé le mur, cela demandait d’ajouter une semelle de 5,50 mètres pour garantir sa stabilité. C’était assez impossible en fond de jardin », relève la chargée de projet. D’où le choix des palplanches.

 


Pause de palplanches contre les crues de l'Arve (crédit : SM3A, 2026)

 

Risque sismique

Cette demande des services de l’Etat s’explique par le classement depuis 2011 d’une grande partie du département de Haute-Savoie en zone sismique 4. La zone 4, sur une échelle qui va de 1 à 5, résulte des failles liées à l’arc alpin, l’une de ces failles étant située sous la vallée de l’Arve. La région effectivement connaît quelques rares séismes, d’intensité modérée. En août 2023 un séisme s’est produit dans la vallée, il était de magnitude 2,8 et n’a pas causé de dégâts.  Un séisme pourrait-il endommager les ouvrages de protection contre les inondations en période de crue ? … Yann Eglin est responsable du pôle prévention des inondations au SM3A. Il n’avait jamais vu ce type de préconisation sismique sur un dossier d’endiguement. Cela ne correspond pas, selon lui, à une doctrine officielle. Il a fallu s’y plier, même s’il exprime un petit doute sur le sujet.

« Nos ouvrages sont déjà conçus pour résister à des sollicitations qui sont très fortes : ce que l’Arve charrie en crue centennale, c’est très impressionnant (plus de 500 m3/seconde). On est déjà sur des dimensionnements qui sont lourds. Pour qu’un séisme vienne mettre à mal ce mur là, il faut déjà qu’on ait affaire à un très gros séisme, qu’on n’a probablement pas vu de mémoire d’homme en Haute Savoie. Et ce en situation de crue centennale. En croisant les deux aléas (concomitance d’une crue centennale et d’un séisme destructeur), nous sommes sur un évènement extrêmement rare, probablement supérieur à une occurrence décamillénnale". Yann Eglin. 

Excès de précautions ? C’est une question de point de vue. Dans l’immédiat, une chose est certaine, ces travaux demandent des précautions particulières. A défaut de séisme, des vibrations de chantier bien réelles. 

 

Ceinture et bretelles

« Les fissures, c’est notre grosse préoccupation », raconte Laurie de la Fuente. Pour être enfoncées à plus de 10 mètres de profondeur, les palplanches nécessitent une puissante machine de vibrofonçage, ce qui entraine un impact vibratoire non négligeable pouvant créer des fissures sur les murs des bâtiments riverains. Alors comment prévenir ces fissures ? Un protocole de suivi et de prévention a dû être défini. Le SM3A a fait appel au CEREMA, qui est intervenu en assistant à la maîtrise d’ouvrage. Le protocole repose sur la définition de seuils vibratoires de sécurité, couplés à l’installation de capteurs de vibrations sur les murs des maisons, avec un suivi en continu. Le chantier est interrompu si le seuil de préalerte est atteint et le process sera adapté, par exemple avec un pré-forage pour ameublir le sol, ou avec des mesures de renforcement du bâti. Avant le début des travaux, un état des lieux des fissures pré-existantes a aussi dû être effectué sur les maisons exposées aux vibrations.

 


Pause de palplanches contre les crues de l'Arve (crédit : SM3A, 2026)

 

Préserver l’usine

Autre enjeu sensible, l’activité des usines de décolletage situées au bord de l’Arve et voisines des palplanches. Ici le risque n’est pas celui d’une fissure, mais d’un défaut de qualité en production. Le décolletage repose sur un usinage de précision et la qualité des pièces produites pourrait être compromise par le vibro-fonçage. « Il y a eu beaucoup de discussions avec l’industriel pour trouver la meilleure solution, entre arrêter les travaux dans l’usine,  adapter le calendrier de pose des palplanches, ou délocaliser ponctuellement la production », explique Yann Eglin. Des essais de pose de palplanche couplés à un contrôle qualité ont été effectués. Le plus gros de la pose des palplanches sur le tronçon voisin de l’usine aura finalement lieu en août. Double bénéfice : cela réduira aussi les nuisances sonores pour la crêche et l’école de Magland, fermées à cette période.

 

Palplanches et compensation

« Ce type de chantier n’est jamais sans surprise », remarque Yann Eglin. Arrivé au SM3A en octobre 2025, après des responsabilités au syndicat d’aménagement du Chablais (Thonon-les-Bains) et à la métropole du Grand Paris, il doit ici jongler avec 16 systèmes d’endiguement disséminés dans les communes de la vallée. A chaque fois, la question se pose du bon choix technique et environnemental, pour les secteurs à forts enjeux et où l’espace foncier disponible est réduit. Les murs des palplanches métalliques ont pu être considérées, dans un passé récent, comme offrant une certaine simplification par rapport à des enrochements ou à des remblais, permettant d’épargner la ripisylve et d’être plus économe en mesures de compensation écologique (séquence ERC). Mais les risques vibratoires créent d’autres difficultés qui ne sont pas à sous-estimer... 

Une autre difficulté à laquelle le SM3A est confrontée est l’incompréhension des riverains sur les choix techniques. « Ils nous demandent : pourquoi vous ne curez pas l’Arve tout simplement ? Il y a 50 ans on faisait comme ça, du coup le fond du lit de l’Arve était plus bas et c’était très bien », raconte Laurie de la Fuente. Les réponses fournies par le SM3A, sur les effets néfastes du curage, qui creuse la rivière et fragilise les ouvrages d’art et les ponts, entraînant des risques et des dépenses importantes, sur son encadrement réglementaire strict et son impact écologique négatif, suffisent rarement. Eternel défi de la pédagogie.

 


Carte du système d'endiguement de Magland Centre

Bureau d’étude interne

L’organisation des syndicats mixtes n’est jamais figée. Le SM3A, qui fait partie des syndicats mixtes matures et bien rôdés à la PI, s’est doté en 2025 d’un bureau d’étude interne. Explications de Yann Eglin. « La logique n’est pas de pouvoir dimensionner les digues en interne et de faire des économies d’externalisation sur ces sujets. Il faudrait pour cela se doter de l’agrément bureau d’études digues et barrages, ce qui nous est impossible car il y a des critères qu’on ne remplit pas, en nombre et types d’études de dangers réalisées notamment. Nous ne sommes pas non plus suffisamment dimensionnés techniquement, en géotechnique par exemple. D’autre part l’Etat mène la vie dure aux détenteurs de l’agrément (bureaux d’études ou gestionnaires). On constate aujourd’hui que peu de gestionnaires historiques ont réussi à le conserver [récemment le Symbhi et RHA ont récemment perdu leur agrément, NDLR] »  Par contre, ce bureau de trois personnes se révèle utile pour concevoir et suivre en interne, à moindre coût, des travaux sur les protections de berge et travaux en « gestion des milieux aquatiques » (GEMA), sur les seuils et l’hydromorphologie des rivières. Sur les systèmes d’endiguement, il n’intervient pas directement, mais sa compétence en hydraulique procure un regard précieux sur les modélisations hydrauliques en contexte torrentiel.

 

Changement climatique

Parmi les modélisations justement, il y a celles liées au changement climatique et aux scénarios de la trajectoire nationale d’adaptation, la TRACC. Sur l’Arve, des études hydrologiques prospectives pour les crues centennales ont été révisées en 2021, à partir de données actualisées. « On se rend compte que la crue centennale est de plus en plus importante », souligne Laurie de la Fuente. Le niveau de  crue centennale a été augmenté de 520 m3 (2016) à 570 m3/sec. Pour ce qui est de la quantification de l’impact du changement climatique sur les ouvrages de protection, cela reste très complexe à calculer, sur les territoires de montagne. En 2026 les services de l’Etat ont indiqué au SM3A ne pas souhaiter que soit intégrée, pour l’instant, une hausse des débits prévisionnels dans le dimensionnement des ouvrages ou le calcul des niveaux de protection.

 


Magland inondé en novembre 2023 (crédit SM3A)

 

Travaux futurs

De retour à Magland. Une fois les travaux sur la rive droite terminés, le système d’endiguement devra aussi être conforté sur la rive gauche de l’Arve. Une étape préalable, sur cette seconde phase, est la maîtrise du foncier. Ici le SM3A se retrouve obligé de passer par une procédure d’expropriation, l’acquisition à l’amiable des parcelles riveraines aux digues n’ayant pas abouti au prix fixé par les services de l’Etat. Dans cette optique, le projet vient d’être déclaré d’utilité publique. En termes de travaux, la digue existante sera elle aussi confortée, avec une suppression des enrochements bétonnés préexistants et une pose de palplanche. Autre aménagement prévu, la création d’une digue en remblais en plaine agricole. « Les terrains agricoles à Magland sont précieux. On a adapté les digues pour que la pente soit douce et que les agriculteurs puissent l’exploiter », détaille la chargée de projet. 

Les travaux ne débuteront pas avant l’automne 2027, le temps que la maîtrise foncière soit résolue. Entretemps, les glaciers qui font grossir l'Arc en été - la rivière prend sa source dans le massif du Mont-Blanc - du fait des consommations mondiales d'hydrocarbures auront fondu un peu plus.

 

Thibault Lescuyer

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Chiffres-clé : Le système d’endiguement de Magland centre représente un linéaire de 1200 mètres en rive gauche plus 1520 mètres en rive droite. Il est classé C, pour une population protégée estimée à 1144 personnes. Les dommages en cas de crue centennale de l’Arve ont été estimés à plus de 70 millions d’euros, en intégrant les dommages sur les sites industriels (analyse coût bénéfice). Les travaux de confortement représentent un coût d’environ 10 millions d’euros.

 

Contributeur

thibault lescuyer

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