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Végétation sur les digues : l’utilité d’un plan de gestion

Article de journal


illustration Végétation sur les digues : l’utilité d’un plan de gestion

La végétation ligneuse (arbres) sur les digues contribue à la biodiversité, mais elle augmente les risques de brèche et d’inondation. Sa gestion relève d’un délicat compromis qui peut être atteint par un plan de gestion pluriannuel.

 

 

 

En 2023, la communauté de communes Normandie-Cabourg-Pays d'Auge a contractualisé avec un bureau d’études pour élaborer un plan de gestion de la végétation située sur ses systèmes d’endiguement. «Sur une de nos digues, qui était domaniale, la végétation n’avait pas été entretenue depuis au moins 20 ans et des arbres ont poussé, augmentant les risques de brèche », explique Gwennaëlle Richard, chargée de mission GEMAPI à la communauté de communes. La digue domaniale avait été rachetée en 2014 par le conservatoire du littoral. Puis en 2020 une amorce de glissement de terrain s’est produite, nécessitant des travaux d’urgence. Aujourd’hui, la digue présente des vulnérabilités aggravées par la présence des arbres. « Si une tempête arrache l’un des arbres et le déracine en partie, cela peut créer une rupture et ensuite une brèche», avertit Gwennaëlle Richard. Ici ce sont les services de l’Etat à travers la Dreal, qui ont recommandé à l’intercommunalité d’élaborer un plan de gestion de cette végétation. Lancé fin 2023, celui-ci représente un coût de 40.000 euros HT, pour 8 kilomètres de linéaire. Le plan de gestion va se traduire par un programme d’entretien priorisé sur 10 ans, actuellement estimé à 250.000 euros. Un coût élevé ? 25.000 euros par an en moyenne, c’est le prix à payer, estime la spécialiste, car en cas de brèche entraînant des travaux d’urgence, la facture peut monter facilement à plus de 100.000 euros et même à 300.000 euros, dans le cas de l’amorce de glissement de terrain de 2020. Et c’est sans compter les coûts des dommages sur les biens et les atteintes à la sécurité des personnes.

 

Amorce de glissement de terrain sur une digue en terre, créé par la végétation voisine
(2020, crédit CC Normandie Cabourg Pays d'Auge)

 

Les DREAL prescriptrices

« Ce sont souvent les Dreal qui prescrivent ou recommandent ces plans de gestion », remarque Caroline Zanetti, la fondatrice du bureau d’études spécialisé ARBEAUSOLutions. Co-autrice d’un ouvrage-guide de référence sur le sujet, publié en 2015 par l’INRAE (alors IRSTEA), Caroline Zanetti est l’une des rares spécialistes de cette problématique, à l’interface de la sûreté des ouvrages hydrauliques et de l’entretien des espèces végétales. En Normandie, de tels plans de gestion restent rares mais sur tout l’hexagone on en compte déjà plus de 150, dont l’un des premiers a été élaboré en Isère, pour le SYMBHI (alors AD Isère Drac Romanche). Bien sûr, tous les systèmes d’endiguement n’ont pas besoin de ces outils de planification, qui sont surtout à recommander pour les endiguements en terre où une végétation ligneuse, faite d’arbustes et d’arbres, se serait développée pendant des années sans être entretenue.

 

Risques d’érosion

« Si vous regardez les digues aux Pays-Bas, ou celles sur le Rhône aval en France, vous ne verrez pas un arbre », fait remarquer Caroline Zanetti. La présence des arbres est évidemment bénéfique à la biodiversité, notamment celle des arbres morts qui servent d’« hôtels à insectes », à chauve-souris et aux oiseaux cavernicoles. Le problème est que ces végétaux ligneux sont aussi porteurs de risques de rupture des ouvrages et donc d’inondation.

Qu’un arbre soit déraciné par une tempête et c’est un risque de brèche dans la digue qui surgit, pouvant conduire à une surverse. Qu’une souche et ses racines en décomposition restent enfoncées dans la digue et c’est une possible érosion interne par conduit qui se profile. Un arbre cassé dont les branches sont emportées par les flots? Autant d’embâcles potentiels qui risquent d’entraver l’écoulement en aval et d’inonder une zone d’habitation… Un autre problème occasionné par la présence d’une végétation incontrôlée en bord de cours d'eau est la difficulté, pour les équipes de surveillance, de venir inspecter l’état des ouvrages. Et c’est sans compter l'augmentation des hauteurs d’eau que peut aussi entraîner la présence d’une végétation dense, si elle est située sur les berges côté rivière.

Mais alors que faut-il faire ? Tout abattre, ou bien y a-t-il des compromis possibles ? Que dit la réglementation et que recommande la doctrine des gestionnaires ?

 

Végétation arbustive dense sur une digue

 

Doctrine sans arbres

Que ce soit aux Pays-Bas, aux Etats-Unis ou en France, la doctrine concernant les arbres sur les digues est claire, indique Caroline Zanetti : elle recommande l’absence totale de végétation ligneuse, afin d’éviter les risques qu’on vient d’évoquer. Cette doctrine prescrit aussi le maintien d’un couvert herbacé ras, car il sera utile pour permettre de lutter contre l’érosion externe des digues en terre.

En France, la réglementation impose aux gestionnaires un « contrôle de la végétation » à travers l’arrêté du 29 février 2008 fixant des prescriptions relatives à la sécurité et à la sûreté des ouvrages hydrauliques (article 4, mis à jour le 29 juin 2009). Mais sans donner plus de précisions.

Ce cadre réglementaire résulte en partie des constats établis après une crue sévère en bord de Rhône, ayant entraîné des inondations (1994). Des études techniques ont signalé l’influence de vieilles souches et d’arbres abattus dans les mécanismes de rupture de digue. Par la suite en 2008, un rapport de l’Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPESCT) établi sous la coordination du député Philippe Kert a souligné la dangerosité du végétal, sans occulter l’intérêt pour la biodiversité.

« Une bonne digue – nous a-t-on affirmé – est une digue sans aucune arborescence, sans végétation ». Et c’est effectivement ainsi que les ouvrages du Bas Rhône ou de la Loire sont entretenus. Mais tel n’est pas le cas d’aménagements de digues le long de cours d’eau, de dimensions plus modestes, sur lesquelles les opérateurs veillent, en vertu du principe de respect des biodiversités, à laisser les talus - digues plantés d’arbres parfois denses et élevés » (rapport de l’OPECST sur l’amélioration de la sécurité des barrages et ouvrages hydrauliques publié le 9 juillet 2008)

Plus récemment, le guide technique établi par le Cerema pour la Réalisation d’étude de dangers (EDD) de système d’endiguement a recommandé d’investiguer « l’état sanitaire de la végétation implantée sur l’endiguement ». Il mentionne un « plan de gestion à mettre en œuvre pour cette végétation ». Dans les faits, ces plans de gestion permettent d'atteindre des modes de conciliation entre une absence totale d'arbres et une présence incontrôlée. Encore faut-il bien estimer les risques, au cas par cas.

 

Exemple de digue en terre enherbée

 

Plan de gestion en trois phases

D’abord un diagnostic à partir d’un inventaire de terrain, puis une évaluation des risques, permettant une sectorisation et une priorisation des zones à entretenir. Enfin, un protocole de gestion pluriannuel zone par zone. Telles sont les étapes d’un plan de gestion, dans ses grandes lignes. « Un drone peut permettre d’avoir une vue globale, mais pour le diagnostic arbre par arbre, je me déplace à pied sur les digues, avec un GPS et l’application SIG ArcMap », explique Caroline Zanetti. Cette reconnaissance permet de recenser les arbres espèce par espèce (peuplier, frêne, saule, robinier faux-acacia, ayant chacun des systèmes racinaires spécifiques selon les propriétés des matériaux…), les plantes invasives, ainsi que les souches…Tous ces éléments sont ensuite croisés avec les caractéristiques géotechniques et structurelles des digues et du sol en fondation, pour permettre d’évaluer les risques. A titre d’exemple, des racines en décomposition dans un remblai en matériaux grossiers présentent un risque de rupture interne moindre que dans un remblai en argile fine limoneuse.

 

Exemple de synthèse des risques : 
(crédit : CC Normandie Cabourg Pays d’Auge)

 

Trouver le bon compromis végétal / sûreté

S’il faut abattre un arbre, « ce n’est jamais de gaité de cœur », confie Caroline Zanetti. Pourtant cela s’imposera au gestionnaire GEMAPI s’il y a un risque avéré pour la sûreté du système d’endiguement. Ceci étant, d’autres solutions sont parfois possibles. Si les digues ont des crêtes assez larges, des arbres, taillés « en totem » ou en « trogne », peuvent y subsister. Ce type de coupe réduit la prise au vent et le risque d’être déraciné par une tempête, tout en permettant à l’arbre de repartir.

Quant aux talus des digues, étant enherbées elles constitueront des réserves de biodiversité, si les essences herbacées sont bien choisies. Des essences arbustives mellifères et à baies comestibles peuvent être aussi être envisagées au cas par cas, ajoute la spécialiste.

Arbres taillés en trogne, ayant repoussé

 

Nouvelle organisation

Ces plans de gestion ont des conséquences qui dépassent le seul règne du végétal. Sur l’intercommunalité Normandie-Cabourg-Pays d'Auge, l’entretien sur les digues était jusqu’à présent assuré en partie en régie, notamment sur la Dives, avec quatre entretiens par an (fauchage des herbacées). Le programme de gestion qui s’annonce va augmenter la charge de travail et le bloc communal a décidé son externalisation.

 

Rôle de la nature

Destiné au départ à brider le végétal facteur de risques d’inondation, ces plans de gestion peuvent aussi nourrir et faire évoluer les réflexions des élus. En Normandie, certaines parties prenantes et élus avaient en tête des solutions "bétonnisées" pour lutter contre des érosions de berge et de parcelles riveraines. Mais les informations partagées lors des comités de pilotage du plan de gestion ont permis d’éclairer sur un scénario alternatif, où la végétation sur une berge permet de lutter contre l’érosion à un coût inférieur, sans augmenter le risque d’inondation. Ailleurs, le plan de gestion a alimenté la réflexion sur un scénario de recul d’ouvrage qui préserverait une partie de la végétation en place. Autant de nuances entre génie végétal et génie civil, utiles à l’intérêt général.

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Pour approfondir : Journée technique France Digues sur la gestion de la végétation

Crédit photos: ArbeauSolutions.

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